En 1627, la terre de la Marche nourrit mal ses enfants quand la ville de La Rochelle, assiégée par l'ennemi, a un besoin urgent de bras robustes pour édifier ses défenses. Des marchois quittent donc le pays pour se louer comme charpentiers, maçons ou tailleurs de pierre. C'est là qu'ils se forgent l'excellente réputation de bâtisseurs qu'ils ont d'ailleurs encore aujourd'hui.chantier

 chantier de construction


Les marchois qui partent travailler dans d'autres régions du royaume en tirent 2 gros avantages : étant absents de mars à décembre, ils ne consomment pas ce que la terre de leurs fermes produit (si chichement) et, d'autre part, l'argent qu'ils rapportent permet de payer les impôts royaux.

 

Après la révolution française, la population de la Creuse continue plus ou moins de migrer.chantier de construction


Au début du 19ème siècle, une flambée des prix de la nourriture et une augmentation du chômage jettent massivement les creusois sur les chemins.

 

Ceux des cantons de l'est partent (plutôt) vers Lyon ou Saint-Etienne, ceux de l'ouest vers la Charente, la Vienne ou la Vendée.

Mais une grande partie d'entre eux se rend à Paris. Ils partent à pied, entre gens du même village

(qui parlent le même patois).


passeport interieurAdministrativement, ces migrants temporaires sont considérés comme des vagabonds et la loi les obligent à posséder un passeport intérieur.

 

A Paris, ils sont logés dans des meublés misérables qu'ils louent (à d'anciens maçons creusois). Ils y dorment à 2 par lit

(et s'y entassent parfois jusqu'à 40 par chambre).

 

Ainsi, en 1832, le choléra n'a aucun mal à tuer 18000 personnes dans la capitale. 

passeport interieur


croix de Limoges journal des maconsEn 1848, la révolution stoppe la construction... 64% des ouvriers du bâtiment se retrouvent sans travail et vivent dans la misère.

Les maçons se structurent en délégations ouvrières qui revendiquent du travail, de meilleurs salaires

(et le départ des ouvriers venus de l'étranger).

Craignant des émeutes, monsieur Rambuteau, préfet républicain de la Seine, créé des chantiers dans tout Paris...

outils de tailleur de pierres


Il fait construire quelques nouvelles rues, des bâtiments, des trottoirs, des statues, des fontaines, fait installer l'eau courante, bitumer les pavés et, surtout, fait édifier de robustes fortifications qui entourent et défendent la capitale.

 

Dans la foulée, les compagnies de chemins de fer passent commande de plusieurs gares. Du coup, l'abondance de travail attire d'autres migrants creusois...almanach 1896 du franc et bon macon 


En 1860, ils sont environ 33000 à Paris ! Napoléon III ordonne alors au baron Haussmann (le nouveau préfet impérial de la Seine) d'utiliser cette main d'oeuvre riche de savoir-faire pour moderniser et redessiner Paris.

 

Le préfet fait tracer de larges avenues bordées de beaux parcs. Elles quadrillent élégamment la ville

(et offrent l'avantage d'empêcher les révolutionnaires de construire des barricades)

construction hopital de Compiegne


L'embauche se fait traditionnellement sur la place de Grève. Le recruteur examine le carnet de l'ouvrier où les notes de ses précédents patrons sont inscrites.

 

A 12 ans, l'ouvrier commence comme manoeuvre (apprenti).

Au bout de 4 ou 5 ans, il est incorporé dans une équipe qui lui apprend le savoir-faire du maçon qualifié. Cet enseignement lui permettra alors de devenir compagnon

foire aux macons en place de greve-Paris


S'il en a les qualités, il peut ensuite devenir maître-maçon (contremaître) et sera donc l'adjoint de l'entrepreneur.

La préfecture limite la durée de la journée de travail à 13 heures, dont 2 pauses de 1 h. Il faut y ajouter le temps de trajet aller et retour (plusieurs kilomètres, à pied bien sûr).

Evidemment, les accidents sont fréquents : hauteur des échafaudages + fatigue + alcool ! 

le repos du dimanche


Hausmann fait raser les quartiers insalubres (où logent bon nombre de maçons creusois)

et dote Paris d'un système de tout-à-l'égout moderne. Des logements sociaux sont construits mais... en banlieue.

 

Les courageux et besogneux maçons creusois sont donc les principaux artisans de la rénovation de la capitale.

 

En 1870, une partie d'entre eux participera également à la Commune de Paris

rue ou logent des macons migrants


Des rivalités voient parfois le jour entre différents groupes de migrants creusois. Ainsi, les Bigaros

(originaires des pays de Pontarion, Bénévent-l'Abbaye et Saint-Sulpice-les-Champs) et les Brulas (originaires des pays de Dun-le-Palestel, La Souterraine et Le Grand-Bourg)

se détestent.

Sur les chantiers, ils ne s'adressent jamais la parole (et, en dehors, il arrive qu'ils en viennent aux mains).

fete de fin de chantier


Aux alentours de 1880, l'émigration des maçons creusois, qui se déroulait chaque année entre mars et décembre, cesse d'être temporaire.

 

Les migrants prennent demeure dans les villes où ils travaillent et leurs familles viennent les rejoindre de façon définitive.

statistiques de migration


Les images qui illustrent cette page d'histoire proviennent d'une exposition réalisée, à  Guéret, par les Archives Départementales et le Conseil Général de la Creuse.

Toutes les personnes qui, comme nous, l'auront visitée en auront été enchantée.

Les expositions des Archives Départementales sont, évidemment, ouverte au public et gratuite. Ne ratez pas les prochaines !